Le revenu universel, une machine à produire des paresseux ? Pas si sûr…

Pour lutter efficacement contre la pauvreté, la première priorité, selon un nombre croissant d’économistes et d’hommes politiques, est de redonner de la sécurité aux personnes dites « précaires » ou précariat comme cela vient d’être récemment défini. Comment ? Grâce au revenu de base.

Les précariens, sont des personnes dont nous faisons déjà sans doute partie, même sans le savoir,  et qui ne souffrent pas seulement des différences énormes de revenus, mais également des différences de degrés de sécurité économique et de possibilité de se projeter dans le temps. « Il faut un agenda politique qui redistribue de la sécurité, ce qui est un argument en faveur du revenu universel », soutient l’économiste Guy Standing, qui a récemment présenté la notion de précariat au dernier Forum International de Davos, le rendez-vous des riches et puissants.

“Précariens” stigmatisés par la société

 

Le revenu universel, politique anti-paresse

Plus récemment, le revenu universel, qui s’est invité dans le cadre de la primaire de la gauche en France, a confronté deux visions de la société et du rapport au travail entre les candidats. Mais en général, dès le début des débats sur le sujet, tout est étouffé car ses détracteurs, même à gauche, aiment à enfermer le revenu universel dans une caricature de l’éloge de la paresse.

Les économistes comme Thomas Paine, Thomas Piketty et encore Guy Standing dénoncent cette attitude car « ces politiciens bourgeois de la soi-disant gauche qui craignent que les gens ne deviennent paresseux ne comprennent rien aux gens, se lamente-t-il en référence aux attaques de Manuel Valls et François Fillon contre la mesure. Le propre de la condition humaine consiste à vouloir améliorer sa vie, donner 600 euros par mois à quelqu’un ne va pas nous rendre tous paresseux, cela va au contraire nous apporter un minimum de sécurité, un minimum de sérénité. »

De Paine, à Standing et Piketty, 230 ans les séparent de la même idée

 

Dans la vision des promoteurs du revenu universel, ce revenu de base n’exonère pas du travail car… ajoutent-ils… qui sait vivre aujourd’hui correctement avec 600 euros ? Mais au contraire ce filet de sécurité ne redonne aux précaires des marges de manœuvre pour organiser leur temps, le planifier sur le long terme et pouvoir mieux répartir leur budget-temps entre l’aide aux proches, le travail et les loisirs. Car le paradoxe du précariat, n’est-ce pas justement de pousser les travailleurs vers des formes de paresse ou d’abrutissement ?

Une famille typique de travailleurs “épuisés” offrant leur cerveau aux programmes du petit écran

 

Pour Guy Standing, « Les gens qui effectuent du travail de manière intense finissent par se retrouver “vidés”, aussi bien mentalement que physiquement. Ils n’ont donc plus vraiment l’énergie ou l’envie d’autre chose que d’un peu de “jeu” passif. Épuisés, ils préfèrent effectivement se détendre en “jouant”, souvent en regardant un écran.»

Au vu de l’explosion du nombre d’entrepreneurs et d’indépendants, essentiellement liée au marché du travail complètement exsangue, un revenu de base leur permettrai de s’adonner davantage à leur passion, d’être plus créatifs et de prendre des risques, puisqu’un filet de sécurité existe.

Exactement le contraire de la paresse donc…

Mais alors, c’est quoi le problème ?

Mais alors pourquoi le revenu universel, une très vieille idée, se retrouve-t-il si souvent dans les discours politiques et si peu dans la pratique ?

Aucun parti de droite traditionnelle ne porte le projet de revenu universel, parce qu’il est difficile à vendre à un public voulant du mérite, de la sueur et de la souffrance pour obtenir une allocation. Mais quand un parti de gauche, comme aujourd’hui le parti socialiste français, s’empare du projet, il finit en général par se rendre compte d’une évidence répétée depuis toujours par Philippe Van Parijs, un des plus grand défenseur du concept: le revenu universel est une idée libérale.

Si on prend la définition la plus radicale de l’allocation universelle en remplacement de toutes les allocations, il est clair qu’elle ne passera jamais la rampe d’un gouvernement se voulant “de gauche”. Aucun parti progressiste n’acceptera de laisser mourir un citoyen qui n’aura pas payé son assurance privée aux soins de santé, ou inscrit son enfant à l’école privée.

On peut alors supposer que l’allocation universelle ne remplace que les prestations de chômage et d’insertion. Un budget déjà plus restreint mais soit. Se pose alors la question de savoir si on peut vraiment se contenter de 600euro quand on souffre de handicap par exemple, ou qu’on est réfugié politique et qu’on ne parle pas la langue du pays d’accueil. Difficile d’imaginer qu’un gouvernement de gauche ne souhaite pas faire bénéficier certains groupes de suppléments, rendant le côté “universel” pour le moins douteux et demandant d’investir dans du contrôle (une des économies supposées de l’allocation universelle).

Imaginons cependant qu’il reste un montant “universel” permettant à chacun de “retomber sur ses pattes” avec quelques centaines d’Euros par mois. Il est fort probable que de nombreuses personnes utilisant le chômage comme une réelle assurance, permettant par exemple de ne pas avoir à revendre sa maison si on ne peut pas en payer les traites entre deux emplois, souhaiteront avoir une assurance complémentaire à celle très limitée offerte par le revenu universel. Ce qui entrainerait de facto une privatisation d’une grande partie du système social, et une distinction entre les allocataires universels et ceux capables de se payer une assurance chômage plus complète.

Un travailleur gagnant suffisamment pour se payer un vrai filet de sécurité serait tout naturellement mieux traité par les banques pour obtenir un emprunt, par les systèmes d’assurances complémentaires pour la santé, ou même par un propriétaire souhaitant louer son bien à une personne “fiable”. On pourrait bien entendu interdire toutes les pratiques discriminatoires (mais à quel coût et avec quelle efficacité), mais on ne pourrait pas interdire une dualisation de la société entre ceux qui peuvent se payer la bonne assurance et  les autres. Un peu comme en Angleterre, où il existe une classe de citoyens dépendant d’un service de soins de santé minimum gratuit (la NHS), et une classe pouvant se payer une assurance privée pour de meilleurs soins.

Bref, l’allocation universelle, ça ne rend pas fainéant, ça privatise les services publics, et ça augmente l’écart entre les riches et les pauvres. Ca ne serait pas un truc de droite du coup ? C’est probablement ce que doit se dire Benoît Hamon, qui depuis le début de sa campagne ne cesse de raboter son concept d’allocation universelle. Du principe de départ, il en vient à le limiter aux plus pauvres et à en priver ceux qui gagnent suffisamment leur vie. Bref, une politique de gauche classique, mais certainement pas une allocation universelle.

Crédits photos : Chrlstopher, Domenico Salvagin, Anthony Easton & Makelessnoise via FLickR

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