Le naufrage des populistes de droite

C’était le 8 novembre 2016, une énorme onde de choc à travers le monde. Le populiste de droite Donald Trump venait de remporter l’élection présidentielle aux Etats-Unis, et beaucoup craignaient qu’il ne s’agisse que du début d’une longue série.

Pensez-y, quelques mois plus tôt avait eu lieu le vote du “brexit”, lui aussi très largement motivé par des idées nationalistes, anti Union Européenne et anti-immigration. On annonçait alors une déferlante de nouveaux succès pour cette mouvance, avec un agenda précis: en décembre, l’élection présidentielle en Autriche, avec comme grand favori Norbert Hofer du parti anti-immigration FPÖ. En mars, l’élection triomphale de Geert Wilders à la tête des Pays-Bas. Tout au long de l’hiver et jusqu’à la fin de l’été, on annonçait également de nombreux succès régionaux du parti AfD en Allemagne, pour culminer comme premier parti de la république fédérale aux élections de Septembre 2017.  Et bien entendu, au mois de mai, la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle française.

Royaume Uni: rien ne se passe comme prévu

Sauf que rien ne s’est passé comme prévu. Au Royaume-Uni, depuis le lendemain du referendum, c’est le sauve qui peut. Le populiste Nigel Farage (qui n’a jamais réussi à être élu au parlement britannique) a joyeusement décrété sa “mission accomplie”, et est parti vers des horizons plus rémunérateurs comme chroniqueur télévisuel.  Les deux autres “vedettes” du camp du Leave, se sont bien sagement éclipsées. Boris Johnson est en charge des affaires étrangères de son pays, mais se garde bien d’avoir le moindre rôle dans les affaires européennes. Ce qui n’est pas surprenant, puisqu’on a appris que, sans le moindre scrupule, il s’était préparé à faire campagne aussi bien pour le Remain que pour le Leave, et n’avait décidé qu’à la dernière minute en fonction de son plan de carrière personnel. Michael Gove s’est quand à lui subtilement échappé de la politique, reconnaissant tranquillement être revenu au service du milliardaire Rupert Murdoch, qui contrôle une grande partie des médias britanniques et avait largement financé l’énorme propagande médiatique en faveur du Leave.

Nigel Farage, fier de son coup, quitte discrètement le navire avant le naufrage. Crédit photo: Spanish Coches sur flickr

Pire encore pour l’UKIP, lors des élections intermédiaires, le camp anti-européen a été très largement balayé. Ainsi, les libéraux-démocrates, seul parti ouvertement pro-UE, ont battu tous leurs records au point de remporter une séries de victoires inattendue dans des circonscriptions où ils n’avaient auparavant pas la moindre chance de succès. Paul Nuttall, le successeur de Farage, pourtant candidat dans une circonscription où le vote Leave avait obtenu plus de 70%, s’est fait complètement laminer au profit du parti socialiste. Le dernier parlementaire UKIP, Douglas Carswell, a lui démissionné du parti, en faisant de facto une coquille vide.

Sur le front économique, la France est redevenue la cinquième économie mondiale, dépassant le Royaume Uni. Bien sur, quelques uns tentent avec l’énergie du désespoir de prétendre que l’économie anglaise va bien, mais c’est exclusivement parce qu’elle est exprimée en livre sterling, une monnaie qui ne vaut plus grand chose. Au rayon des importations, dans l’espoir de trouver encore une clientèle, le chocolatier Toblerone a décidé de supprimer une partie du biscuit pour pouvoir baisser les prix en devise britannique. Le célèbre cuisinier Jamie Oliver ferme quand à lui ses très populaires restaurants Italiens pour les remplacer par d’autres dont les matières premières sont plus abordables pour le consommateur anglais. Coïncidence ? Le patron de la chaine de bars low cost Wetherspoons avait mis les ressources énormes de son empire financier au service du Leave, et menace aujourd’hui de ne plus vendre de bières européennes, devenues inabordables pour ses clients modestes.

Bien que loin d’avoir commencé, le brexit a déjà des conséquences concrètes sur les ménages. Credit photo: John Prescott sur twitter

Pour finir, la sortie de l’Union Européenne semble être devenue une chimère à très long terme. Alors que le royaume était supposé activer l’article 50 “au lendemain du referendum”, Theresa May ne pourra envoyer la lettre officielle que le 29 mars, soit plus de 9 mois pour rédiger quelques lignes. Quand on connait le nombre de sujets à aborder lors d’une négociation dont les résultats doivent être ratifiés par pas moins de 27 états, on se demande combien de décennies seront nécessaires à accomplir une sortie dont plus personne ne veut vraiment (Theresa May était elle même dans la campagne pour rester dans l’Union). Pas étonnant en tout cas qu’elle reconnaisse euphémiquement que le Brexit “pourrait prendre plus longtemps qu’attendu“. Peut être même plus longtemps que ce qui sera nécessaire à l’Ecosse pour quitter le navire avant le naufrage.

Une cascade de défaites électorales

A la suite des nombreux déboires du brexit et des élections intermédiaires britanniques, d’aucun espéraient que les élections sur le continent tourneraient en la faveur des populistes de droite. La première débâcle est arrivée d’Autriche: début décembre, le leader d’extrême droite Norbert Hoffer concède sa défaite face à Alexander Van Der Bellen. Ce dernier représente tout ce que la droite populiste exècre: progressiste, pro-européen, il a exercé le métier de professeur d’économie à l’université, très respecté pour ses recherches en théorie microéconomique. Bref, le genre d’expert soit-disant déconnecté dont aiment se gausser les populistes. Bien qu’élu comme indépendant, il a longtemps fait partie du parti écologiste, qui le soutenait pour l’élection.

Quelques mois plus tard, les élections aux Pays-Bas sont encore plus humiliantes. Annoncé grandissime favori pour, au minimum, être le premier parti du Royaume, Geert Wilders obtient le ridicule score de 13% des voix. Pire: comme en Autriche, il semble que le mécontentement populaire se soit cristallisé en faveur d’un parti que tout oppose à Geert Wilders: les “verts de gauche”, qui terminent quelques points à peine derrière le parti de Wilders, alors que ce dernier était omniprésent dans tous les médias.

En Allemagne également, l’AfD patine. Ils n’entrent dans aucun gouvernement régional, et quand il grappillent quelques points dans un scrutin régional mineur, la conséquence est que la droite est évincée du gouvernement au profit d’une coalition alliant communistes, verts et socialistes. Aujourd’hui, aucun sondage ne donne la moindre chance à l’AfD, et ses militants sont démobilisés. Dans la Sarre, il vient d’obtenir un score de 6%, à des années lumières de ses rêves de grandeur.

Pas facile d’être d’extrême droite aujourd’hui en Allemagne, un peu seuls un jour de pluie . Crédit photo:dielinke_sachsen sur Flickr

Dans les trois pays, c’est le même scénario. Tout le monde ne parle que de l’extrême droite, les médias du monde entier se fascinent pour la montée du populisme, et à la fin ce sont la gauche et les verts qui en tirent profit.

Trump n’avance pas

Aux Etats-Unis également, Trump n’y arrive pas. Elu pour être “celui qui agit”, le riche héritier n’a pas lésiné sur les effets d’annonce. Signature en grande pompe de documents, conférences de presse et tweets frénétiques. Sauf que voilà: rien n’avance. Il n’arrive à tenir aucune de ses promesses.

Le fameux mur qui devait être construit rapidement et payé par le Mexique ? Si il sera probablement bâti dans une version limitée, ce sera (et c’est déjà) intégralement aux frais du contribuable américain. Pour un homme qui se targue d’être un roi du “deal” et de la négociation, c’est une énorme déconvenue. Nul doute qu’une campagne sur le thème “nous allons construire un mur avec vos impôts” aurait eu moins de succès.

On a vu également que le nouveau président s’était heurté à plusieurs reprises au mur de la loi en voulant mettre en oeuvre ses arrêtés anti-musulmans. Bien que Trump puisse facilement prétendre qu’il s’agisse d’un “complot des juges”, il reste qu’il n’a pas non plus réussi à mettre en oeuvre cette promesse de campagne, et n’a pas la moindre idée de comment y arriver.

Donald Trump navigue d’échecs en échecs. Crédit photo: Gage Skidmore sur flickr

Pour finir, le plus grand sujet de la plateforme électorale républicaine était la réforme de l’Affordable Care Act, le système d’assurance maladie connu sous le nom de Obamacare établi par son prédécesseur. A nouveau, Trump avait annoncé en grandes pompes sa suppression, allant jusqu’à signer un joli bout de papier annonçant le début de la réforme. Là encore: caramba ! Il n’a pas été capable de trouver une majorité dans son propre camp, et se retrouve tout penaud à devoir annoncer que suite à son échec le système de santé d’Obama restera jusqu’à nouvel ordre. Sommet du ridicule ? L’homme qui annonçait détester les experts qui veulent faire croire que tout est compliqué alors qu’avec lui, Trump, tout serait plus simple, a annoncé tout sourire que “personne ne savait que la santé était un sujet si compliqué“.

La grosse déprime des populistes

C’est donc dans ce champ de ruine que se trouve aujourd’hui Marine Le Pen, dernière mohican de ce qui devait être une vague triomphale et devient de plus en plus un Titanic. Bien sur, les sondages la donnent encore au second tour de l’élection présidentielle. Mais plus personne ne croit sérieusement en ses chances de gagner un second tour, où on lui annonce aujourd’hui une véritable déroute avec moins de 40% des voix.

Marine Le Pen n’a jamais été élue au parlement français. Son seul emploi risque encore pour longtemps d’être au Parlement Européen. Crédit photo: wikimedia commons

La faute à qui ? A l’ambiance morose pour les populistes décrite plus haut. Aux échecs accumulés par les souverainistes partout où ils passent, qui poussent la population française à être aujourd’hui plus pro-européenne que jamais. A une certaine lassitude certainement, d’entendre les mêmes discours pessimistes depuis des dizaines d’années alors que les populations aspirent à plus d’enthousiasme et d’espoir.

Soyons honnêtes, l’élection française ne donnera très probablement pas la victoire à un candidat vraiment ancré à gauche. Mais, comme en Autriche, au Royaume Uni, aux Pays-Bas ou en Allemagne, la conséquence de l’hiver nationaliste sera très probablement (et est déjà aujourd’hui) un printemps pro-européen, marquant définitivement la volonté des peuples de l’Europe de s’éloigner du repli sur soi et de recommencer à vivre ensemble. C’est déjà un bon début.

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